ZION, décryptage d’une traque mystique

En Guadeloupe, Chris, un petit drug-dealer de quartier, accepte une livraison à risque, quand il découvre un bébé déposé devant sa porte, accompagné d’un mot : « ton enfant ». Commence alors pour lui un road movie infernal pour échapper aux gangsters, doublé d’un voyage métaphysique pour retrouver la mère de l’enfant nommé Zion.

!! Spoiler alert !!

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Pour son premier long-métrage, le réalisateur guadeloupéen Nelson Foix, raconte le voyage de son héros Chris, avec ses tripes, son cœur et ses références mêlées et régurgitées (The Place Beyond The Pines, Drive, Mon nom est Tsotsi, Athena), réussissant à faire de ZION un film touchant, à l’atmosphère envoûtante. Et si sa profusion de symboles et thèmes dilue parfois la profondeur de son sujet, ce récit initiatique quasi-biblique qui pourrait trouver sa place dans l’alignement premium des films de Disney +, réussit à s’émanciper de son court-métrage originel, et embarque le spectateur dans une « drive* » haletante. (*virée en créole)

Symbolisme, visible (trop) et invisible

Ouverture : la caméra balaie la longue queue d’un iguane, puis remonte le long du corps puissant, antique et rocailleux du reptile. Sa tête envahit l’écran, de la même façon que sa respiration inquiétante résonne aux confins de notre cage thoracique. “Écoutez le conteur qui s’apprête à nous délivrer sa parole”, semble dire le réalisateur, faisant de ce reptile endémique de la Guadeloupe, le vecteur de toutes ses projections mystiques. Mais l’animal, omniprésent à travers les plans, les tatouages, les médailles et les rêves, devient un symbole sursignifiant, perdant en subtilité ce qu'il gagne en répétition. La statuette de la vierge, elle aussi gage d’un syncrétisme stabiloté, devient un deus ex machina quand tenue par l’enfant, elle sauve le héros d’une mort certaine, simplement par sa présence. Chris fait un voyage métaphorique de Gwada-Bylone à Zion, le paradis des rastafaris ? Tel un super-héros ou un personnage de la Bible, il sera épargné par la main de Dieu, jamais touché par la moindre balle. Même Luke Skywalker perdit un bras dans sa quête.

Les personnages semblent tous poussés par une force divine, plutôt que par des motivations personnelles, faisant perdre le récit en force. Pour autant, l’invisible du film qui fait sa réussite, celui qui nous absorbe et convoque un mystique suggestif, se trouve ailleurs. Les bruits magnétiques de la nuit, les mouvements hypnotiques des corps pendant le Carnaval, les visages sculptés par les flambeaux, leurs regards pris à la volée, les non-dits noyés sous le bruit des tambours, ce sont eux qui font vibrer la Guadeloupe, révélant l’âme de l’île comme rarement vue à l’écran. L’arène sombre de Pointe-à-Pitre et de ses cités, filmée de nuit à 80%, prend vie sous nos yeux, portée par une photo sensitive et organique. Son grain qui laisse chaque fois du détail dans les noirs de l’image, adoucit les contrastes pour les rendre moins abruptes et plus nuancés que ceux d’une cité glaciale hexagonale. Car ici, en Caraïbe, ça grouille; ça vit sur un volcan, et la débrouillardise et la foi sont reines, permettant d’encaisser le chaos colonial et social si bien entrelacé dans la vie du pays, qu’il en est indissociable. On souffre en Guadeloupe, nous dit Zion, et l’idée déjà présente dans le court-métrage Ti moun aw, des bateaux de croisière venus arracher des petits morceaux de l’île, sonne juste. Le carnaval est-il vraiment vecteur de répression comme il nous est présenté ? Peu importe, on accepte d’être plongé dans la vision du réalisateur-auteur, qui vient d’ailleurs incarner son regard omniscient de conteur dans un caméo des plus appuyés, malheureusement capable de faire sortir du film quiconque reconnait son visage.

Des trajectoires éclatées, et une relation père-fils bienvenue

En 2006, Mon Nom Est Tsotsi, du sud-africain Gavin Hood, initie le même type de récit, avec la violence caractéristique de Soweto. Un orphelin de 19 ans, un “tsotsi”, nom donné aux voyous en perdition, se retrouve avec la charge d'un bébé trouvé à l'arrière d'une voiture qu’il vole, en tirant sur sa propriétaire. Il embarque le nourrisson dans un sac cabas, et en s’occupant de lui, console l'enfant abandonné qu'il a été et qu'il charroie toujours en lui. Le film entrelace étroitement l’intrigue du thriller, à la trajectoire intérieure de Tsotsi et à sa ré-humanisation. Dans Zion, l’enfant est déposé sur le palier de Chris comme par une cigogne, et cela n’a rien à voir avec son trafic, ni avec sa vie de « charot » puisque par la suite, on découvre qu’il savait depuis le début que l’enfant n’était pas de lui, créant au passage un décalage entre le héros et nous, et tuant la promesse de sa paternité qui nous a été faite.

Chris mène donc en parallèle deux combats : fuir les trafiquants qui le poursuivent, et retrouver la mère de Zion. Il faut attendre la dernière partie du film pour que les deux trajectoires se rejoignent avec l’enlèvement de l’enfant par les gangsters. Ce croisement tardif des intrigues affaiblit l'impact dramatique, donnant l'impression de suivre deux histoires séparées. La trajectoire intérieure de Chris le faisant passer d’infantile insouciant à père, peine aussi à convaincre, puisqu’elle est racolée à l’ensemble par une “backstory” qui semble montée de toute pièce : Chris protège Zion car son père ne les a pas protégé, lui et sa mère, quand elle a été tuée dans une répression policière au Carnaval, sous ses yeux et alors qu’il était enfant. Malgré tout, la précieuse relation entre Chris et son père qui va l’aider à protéger Zion, comble les failles du scénario sur-tricoté, et permet de garder la trame émotionnelle intacte.

Où sont les femmes ?

Le traitement des personnages féminins laisse perplexe. Les femmes sont dépeintes comme des réceptacles, des camées, des mères qui refusent de l’être, ou des filles qui choisissent les mauvais mecs. Ce manque de nuances contribue à un déséquilibre narratif, où la paternité apparaît comme la seule valeur morale inébranlable, même chez les trafiquants, et le film semble réécrire un nouveau livre sacré dans lequel seules la mère morte de Chris, sa belle-mère et la vierge Marie y trouvent grâce. Aucune responsabilité n’est d’ailleurs esquissée à l’encontre des trafiquants (incluant Chris), quant à l’état de la mère de Zion, une toxico qu’il « n’a jamais touchée », une paria incapable d’assurer sa fonction de mère. Il faut bien le dire, en procédant ainsi, le film laisse un goût amer en bouche, faisant l’impasse sur le sujet des mères célibataires antillaises, et de leurs charges mentales.

Gwénola Balmelle.

Bande-annonce “Ti moun aw” - Zayan Films.

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“Get Millie Black”, première crime-TV serie jamaïcaine d’HBO.