“Get Millie Black”, première crime-TV serie jamaïcaine d’HBO.

L'ex-détective de Scotland Yard, Millie-Jean Black, retourne sur son île natale à Kingston pour aider la police jamaïcaine à résoudre des affaires d’enfants disparus, avant de se retrouver avalée par l’une d’elle qui va faire voler sa vie en éclat.

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Si ce n’est la présence de la Jamaïque, rien de nouveau dans le pitch de Get Millie Black, la nouvelle crime TV serie d’HBO, et même l’affiche ne dépareille pas du néo-noir sériel féminin, devenu un genre à part entière : une femme flic, une journaliste ou une lanceuse d’alerte, vient remuer la vase d’une communauté trop établie en enquêtant sur une affaire sordide, et le faisant, elle confronte ses propres fantômes jusqu’à ébranler le socle de son identité et de la micro-société dont elle est issue. Mare of Eastown en tête, Under the Bridge, Top of the Lake, Sharp Objects, Broadchurch, True Detective saison 4, la liste des très bonnes (et un peu moins bonnes) mini-séries du genre, est longue. Mais il suffit de regarder le premier épisode de Get Millie Black pour saisir qu’elle ne sera pas la simple répétition du schéma dans une nouvelle contrée, ni le fruit d’un imaginaire étranger au pays, mais fera une plongée dans un Kingston jamais vu à l’écran, inextricable, et parfait pour une arène de polar noir.

Car si l’on découvre avec une certaine fascination cette ambiance caribéenne somme toute familière pour ceux qui vivent dans le bassin, la capitale Jamaïcaine se déploie sous nos yeux de façon brutale, sombre, authentique, et ce ne sont pas les accents à couper au couteau ni l’usage du « patwa » qui donnent cet effet d’ancrage, au contraire. Traumatismes post-coloniaux, homophobie, racisme et système de castes, le romancier jamaïcain Marlon James illustre les subtilités et fausses croyances qui viennent avec, en les incarnant brillamment dans chacun de ses personnages. Nuancés et obsessionnels - les femmes plus que les hommes - ils sont la petite réussite de la série qui font qu’on s’attache à Millie Black jusqu’au bout, malgré son final en demi-teinte.

Marlon James, Gen X, né en 70 à Kingston, auteur du New-York Times best-seller « Black Leopard, Red wolf » ; son passage à la série détonne par la force imprévisible de son héroïne, Millie Black, une femme flic bourrée de charme qu’il vaut mieux ne pas avoir dans son rétroviseur. Pas tout à fait à sa place, born sur le « Rocher » & raised in London, Millie prétend être jamaïcaine et anglaise à la fois, sans être aucune des deux, incapable de voir les vivants qui l’entourent tant elle ressasse les fantômes du passé. Au fond, elle est ce personnage habituel des “crime-series” qui se fiche des normes sociales, ne respecte pas la hiérarchie et fait tout à sa façon car elle le sent au fond de ses “guts”. Ces attributs classiques du genre sont relevés par des dialogues vifs, pointus, ironiques, et par l’impressionnante performance de Tamara Lawrance qui offre à ce personnage fragmenté, critique et indomptable, d’exister dans un monde caribéen qui l’est tout autant.

Nous sommes dans une région dans laquelle les femmes élèvent pour beaucoup leurs enfants seules, la maternité est un sujet complexe, et Millie est une grande sœur qui n’a pas pu protéger son petit frère de la violence maternelle. Mais il y a autre chose de plus abouti dans l’écriture de son personnage, c’est son rapport à son entourage et la façon dont il s’imbrique dans l’enquête. Jusqu’au-boutiste, elle utilise ses proches et l’assume, comme une droguée prête à tout pour servir son obsession : sauver les enfants disparus pour sauver Orville, ce petit frère qu’elle n’a pas réussi à protéger de l’homophobie de sa mère, ni de celle qui rampe dans le pays. Orville, devenu Hibiscus, une femme transgenre assumée, ne cesse de lui crier d’arrêter de chercher ses fantômes, mais Millie reste sourde. Elle veut le forcer à vivre avec elle dans l’ancienne maison de sa mère décédée, alors qu’il préfère vivre avec ses sœurs de cœur, dans le quartier de Guilly, sorte d’artère dans laquelle sont regroupées les femmes transgenres et transsexuels. Une victime sacralisée a-t-elle encore le droit d’être autre chose qu’une victime ? Le propos est on ne peut plus contemporain, et Marlon James manie le genre pour le suggérer. Car dans le néo-noir, la vérité est trop dure à encaisser pour le ou la protagoniste, et s’il court derrière, il n’en veut pas vraiment, préférant se construire une bonne histoire, une histoire qui sera rassurante pour lui, même si elle est basée sur un mensonge. À la Jamaïque, les relations homosexuelles sont passibles de 10 ans de prison, et Millie veut déposer son frère sur une étagère comme un trophée, pour pouvoir contempler son sauvetage. Elle procède de la même façon avec Janet, une jeune adolescente qu’elle s’acharne à retrouver, et qui la pousse à réexaminer ses certitudes. Janet, l’un des personnages les plus ambitieux et inattendus de la série, est prête à tout pour vivre son fantasme, se projetant une vie merveilleuse à Londres en allant déjeuner chez Park Chinois. Elle aussi s’est montée son mensonge, persuadée qu’elle contrôlait son rich-white boyfriend qui lui a promis de l’emmener vivre là-bas : “He said they love my accent in London”. Millie qui a vécu 18 ans à Londres, s’amuse à déconstruire le rêve de l’adolescente en ironisant sur l’empreinte coloniale émanant de la city :“Yeah… Maybe on a white guy”.

Ce jeu de miroirs, celui de la projection et de la comparaison pour démonter l’illusion, est aussi délivré par la voix-off des personnages qui switche à chaque épisode. Chacun leur tour, ils narrent leur propre histoire et se comparent à Millie, en racontant la relation qu’ils entretiennent avec elle, tout en la jugeant. Sans pour autant servir de dommageables béquilles narratives, ces voix-off portent ce que la série a de meilleur, en plus de ses personnages : les relations subtilement tissées entre eux qui, au contraire de la série brésilienne d’HBO, La cité de Dieu, racontent les gens et les problématiques du pays sans forcer la caricature.

Seul raté relationnel, celui de Millie avec l’antagoniste final, un personnage catapulté dans le dernier épisode dont on connaît très peu l’histoire, et qui nous éloigne de l’arène jamaïcaine (on est à Londres durant tout l’épisode). Pour pallier à ce manque de densité et de présence à l’écran, Marlon James fait de ce personnage l’exact miroir thématique de Millie, mais il reste fonctionnel. Dommage, car on aurait aimé prendre la mesure de ce qui se joue entre Millie et sa némésis, à part l’évidence : l’antagoniste s’est brûlé les ailes pour sauver son frère, alors que Millie peut encore s’en sortir en laissant ce passé derrière elle.

Gwénola Balmelle







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