Décryptage : '“Ema” de Pablo Larraín

La séquence d’ouverture, poupée russe du film ?  

L’incandescence est au cœur d’Ema, portrait sensible et électrifiant d’une jeune femme libre, danseuse de reggaeton qui, après la perte d’un être précieux cherche à le retrouver en utilisant sa force de vie, ses pulsions et son instinct. Avant “Jackie”, “Spencer”, et “Maria”, Pablo Larraín, a filmé un personnage féminin incroyablement vivant et attachant, en proposant une narration à l’image de sa quête, désorientée et fragmentaire.

Mariana Du Girolamo et Gael Garcia Bernal

Symbole des pensées anarchiques d’Ema qu’il va tenter de suivre, le réalisateur chilien utilise une façon déconstruite et métaphorique de raconter son histoire, et place les pièces du puzzle dès les séquences d’exposition. À la première seconde, le crépitement d’un feu brûlant envahit l’écran noir. Il ne s’agit pas d’un petit feu de bord de rivière, au contraire, ça grésille, ça craque, il y a du volume. Au milieu des flammes que l’on ne voit pas encore, le son d’une sirène de bateau surgit soudain comme un repère sonore familier et apaisant, signifiant que nous sommes dans une ville côtière (Valparaiso, au Chili). La musique électronique urbaine et dramatique de Nicolas Jaar monte alors, accompagnant la découverte de la première image : un feu de signalisation est en train de cramer dans une artère de Valparaiso la nuit. Le feu est ciblé, ça ne déborde pas, mais le cadre autour est si saturé de fils électriques qu’il donne une sensation d'asphyxie de la ville. Émerge alors l’idée que s’il se propageait, ce feu brûlerait ce qui cache le regard du ciel, et permettrait d’enfin respirer.

Dans un léger traveling arrière, nous découvrons alors la pyromane. De dos, sa silhouette fine se dessinant en ombre chinoise et ses cheveux blond-peroxydé attachés vers le bas, Ema est armée de son lance-flammes, une bouteille de gaz accrochée dans le dos. Mais cela pourrait tout aussi bien être un pinceau qu’elle utilise pour repeindre la ville, cherchant à y laisser sa trace artistique. La métaphore du feu intérieur qui brûle en elle est trop évidente, mais l’image est saisissante et on se sent sur le point de plonger avec ce personnage énigmatique, prêt à refaire le monde à sa façon.

Mais encore faut-il s’accrocher au récit qui suit, sortes de bribes de mises en place qui ressemblent à la manière dont Ema les penserait. Sans pour autant être éclatées, ces séquences sont montées de façon non linéaire, comme un récit mental qu’on capterait et qui nous propulserait à l’intérieur de sa tête. Vient par exemple cette réplique tranchante d’une assistante sociale qui semble agressive à son égard et avec qui elle marche dans la rue, mais dont on a du mal à saisir toute la portée : «C’est trop tard ! Tout ce qu’il te reste, c’est ta teinture (de cheveux), et ton mec », alors qu’Ema lui demande des nouvelles de son fils adoptif Polo. C’est le premier coup de griffe d’une culpabilité qui la dévore et que l’on découvrira ensuite, celle d’avoir rendu Polo aux services sociaux sans que l’on sache encore pourquoi.

Place ensuite au mouvement des corps, support politique du film. La danse comme vecteur de liberté, symbole de cette génération Z dont Pablo Larraín nous parle et qu’il trouve plus libre que la sienne. Ema danse sur scène au milieu d’une troupe devant un immense soleil rouge qui semble les avaler, donnant l’idée de danseurs fécondant l’astre de feu, ou procédant à sa célébration. La troupe est encadrée par le directeur de la compagnie Gael Garcia Bernal dit Gastón, le compagnon d’Ema, un chorégraphe plus âgé qu’elle, et qui par opposition est d’une génération contenue et vieillissante (plus tard, il dira son dégoût du reggaeton qu’Ema trouve au contraire libérateur).

Bribe suivante, Gaston et Ema sont dans une chambre d’hôpital au chevet de la sœur d’Ema. Elle souffre de graves brûlures sur le côté de la tête, et l’on saisit au vol que Polo leur fils adoptif, a mis le feu au visage de sa tante. Pablo Larrain place hors-champ ce moteur de l’intrigue comme il le fera tout au long du film, et cela donne une impression de froideur au départ, il faut bien l’avouer. La métaphore du feu intérieur est-elle trop limpide voire maladroite ? Ne jamais voir leur fils Polo à l’image appuie-t-il l’égoïsme de Gastón et d’Ema au point qu’il nous détache d’eux ? Dans leur lit conjugal, le couple s’envoie ensuite des horreurs au visage avec calme, Gaston lui reprochant d’avoir appris à Polo à mettre le feu partout, et Ema l’accablant de s’être déchargé de son rôle de père et finalement d’être stérile. Et l’on se demande si ce couple va surmonter sa culpabilité sans voler en éclats, se disant que c’est peut-être cela l’enjeu du film.

Il faut du temps pour comprendre où le réalisateur veut en venir, mais Ema finit par nous embarquer dans sa quête pour retrouver son fils, vrai moteur du récit. Car celle qui ne rentre pas dans les rangs ne va pas se battre pour le récupérer en se jetant dans un enfer judiciaire, non, et c’est là que le film prend son envol. Entre ses désirs de destructions et de possessions, son envie furieuse de vivre et d’être aimée, Ema va rester en contact avec son fils en s’approchant du couple qui l’a adopté après elle, et les séduira l’un après l’autre avant d’en faire ses amants. Lui est pompier, elle est avocate, et ils sont tous les deux en déshérence. À la façon du '“Théorème” de Pasoloni dont Larraín ne cache pas sa référence, Ema va faire irruption dans la vie de ces deux personnages déboussolés et les transformer, pour nous offrir enfin un film d’une grande puissance poétique.

Gwénola Balmelle

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