entretien

Chloé Léonil est une scénariste et réalisatrice d’origine antillaise qui vit à Montpellier. Elle a co-écrit le film « Les Intranquilles » de Joachim Lafosse, et réalisé une série « Ultra loin », qui raconte la vie d’étudiants ultra-marins en banlieue française. Elle entretient un lien fort avec la Martinique à travers son père qui y a grandi, et s’en est inspiré pour tourner son court-métrage « Tjenbe red ».


Comment est née l’idée de ton personnage Zig et de sa paternité avortée ?

Je développais mon long-métrage, et mes producteurs trouvaient que ce serait bien de faire un nouveau court-métrage pendant qu’on cherchait les financements du long. Je n’avais pas d’idée dans la poche, mais j’avais envie de tourner en Martinique depuis très longtemps parce que c’est un endroit de mon histoire et de mon identité, même si c’est étrange de le dire car je n’y ai jamais vécu. J’y allais au moins une fois par an l’été chez ma grand-mère et ma tante, mais quand tu grandis en hexagone, tu es tout le temps renvoyée à là d’où tu viens, donc tu t’y raccroches. En ce qui concerne Zig, j’étais intéressée par ces jeunes garçons qui traînent, ceux qu’on appelle les loulous. On dirait qu’ils ne vivent qu’au présent, et je voulais parler de leur rapport au temps. Ma mère qui travaillait dans une pizzeria à Sainte Luce, les voyait passer et m’en a présenté plusieurs. Parmi eux, il y avait Jordan, dit Ti Colo. Il était plus tendre, plus doux que les autres, et il m’a tout de suite touchée. Il a été très enclin à me raconter plein de choses, avec une forme de naïveté et de douceur qui m’a surprise. Pourtant, il avait fait de la prison et il avait des cicatrices, ça m’intéressait de savoir comment ce garçon plein d’amour avait pu avoir des accès de violence. Jordan est pêcheur d’oursin comme mon personnage de Zig. Il vit seul avec sa mère malade dont il s’occupe. Je me suis inspirée de lui pour écrire mon film, et aussi de son rapport à l’eau. Dans la vie, rien ne réussit à Zig, ni l’école, ni la famille, et l’eau est le seul lieu dans lequel il performe.

Tu as fait jouer beaucoup de comédiens amateurs. Jordan aurait-il pu jouer le rôle de Zig ?

Je voulais qu’il le joue au départ, mais après quelques essais, il m’a dit qu’il ne s’en sentait pas capable. J’ai vraiment senti que le fait que je lui fasse confiance l’avait un peu impressionné, et que c’était trop pour lui d’assumer ça. Mais il a été très présent pendant le tournage. L’un des pêcheurs dans le film est son ami, et nous avons tourné dans une maison de pêcheur grâce à lui.

Parle-nous de cette envie que tu as eue de prendre le contrepied du père antillais absent, devenu quasi un archétype de nos histoires antillaises ?

En échangeant avec les garçons, j’ai réalisé qu’en fait, beaucoup d’entre eux fantasmaient d’être père, mais que personne ne les imaginait à la hauteur. Certains d’entre eux ne le seraient peut être pas effectivement, mais le désir est quand même présent chez eux. Ils ont des exemples autour d’eux de pères « foireux » et rêvent de faire mieux, et certaines filles qui tombent enceintes n’imaginent pas leur compagnon comme des pères fiables, car elles-mêmes ont souvent un père ou un frère « foireux ». Donc finalement, personne ne leur fait confiance pour tenir ce rôle. Certainement qu’ils ne se rendent pas vraiment tous compte de ce que ça représente, mais je me suis dit : et si un gars comme ça se lançait là-dedans, que se passerait-il ? Ou plutôt, qu’est-ce qui ferait que ce gars soit soudain obligé de se projeter dans l’avenir ? À partir du moment où le bébé entre dans sa vie, Zig veut garder l’enfant, il voit en lui une nouvelle façon d’exister, une nouvelle chance. Il ne pense plus à sa copine en dehors du fait qu’elle porte son enfant. Elle est devenue cet objet transitoire et il ne se pose pas la question de savoir si elle veut le garder ou pas. Il est très égocentrique, et il n’y a pas vraiment de tendresse strictement amoureuse entre eux au rendez-vous. Je ne suis pas forcément en accord avec lui, mais j’ai eu envie de pousser cette idée jusqu’au bout.

Comment as-tu écrit les personnages secondaires de ton film ?

Je voulais qu’il y ait un côté hyper quotidien et une intimité très forte avec la mère de Zig, qu’elle soit très présente. C’est la première femme de sa vie, et c’est quand même elle qui décide et qui garde le pouvoir. Malgré tout, elle n’a pas plus confiance en lui que la plupart des autres gens. Pour le père, j’avais envie qu’il représente le père désinvesti antillais, celui qui a la flemme. Il n’a pas envie de se confronter à quoi que ce soit et utilise l’argument d’autorité. J’avais envie de représenter le genre d’homme et de père qui peut exister, et montrer que c’est aussi l’une des raisons pour laquelle on n’attend pas Zig à ce poste.  

Je pose toujours la question aux cinéastes femmes que j’interviewe, mais pourquoi ton choix s’est-il porté sur l’écriture d’un héros masculin ?

A vrai dire, c’est la première fois que j’écris un personnage qui n’est pas féminin ! C’est le seul projet où c’est un homme qui m’intéressait, car là, il y avait un lien avec mon père. Dans ma famille antillaise en hexagone, il y a beaucoup de femmes, mais pour moi, la Martinique est associée à mon père. C’est là qu’il a grandi, au contraire de ma mère. Il venait d’une famille bourgeoise antillaise, et s’est entiché des loulous quand il était jeune. Il a même arrêté l’école, et ma grand-mère était très inquiète. J’étais dans ce fantasme de sa genèse, même si ce n’était pas la même classe sociale que Zig, car mon père a finalement été protégé dans sa vie. Je crois que si j’ai eu envie d’aller vers ces garçons, c’est à cause de ce fantasme qu’il a véhiculé. Finalement, même 's’il ne s’agissait pas de faire une histoire sur lui, faire un film en Martinique c’était forcément m’intéresser à l’histoire paternelle, à la terre paternelle.

Est-ce que ça a été compliqué pour toi de te sentir légitime de raconter une histoire sur la Martinique ?

Dès le départ j’avais très peur de projeter un truc qui était faux. C’est la première fois que j’ai fait autant de repérages pour un film, comme des repérages de documentaires ! J’ai rencontré des jeunes, des assistances sociales, des juges, et j’ai aussi visité la prison pour mineurs. Les gens ouvraient leur porte, et pour ne pas me tromper, je me suis beaucoup appuyée sur leurs témoignages car je ne connaissais pas le terrain comme quelqu’un qui a grandi là. Et puis j’avais envie que le film soit une histoire martiniquaise qui résonne chez eux. Le fait qu’il ait gagné des prix aux Antilles, c’est vraiment chouette, car ça veut dire qu’il a sa place dans ce contexte et qu’il n’est pas complètement hors sol.

Justement, quels retours as-tu eu de la part du public martiniquais ?

En fait, tu n’as pas les retours de ceux qui n’apprécient pas ! Mais j’ai eu beaucoup de garçons à qui ça a plu. Ils m’ont dit qu’ils se sont reconnus, parce qu’ils ont eu un peu cette même histoire. Ces jeunes se sont vus là-dedans, et ils étaient contents de voir la Martinique comme eux la connaissent.

Et qu’en est-il du public hexagonal ? A-t-il compris les codes auxquels tu fais référence ?

J’ai senti le contrepied en hexagone et en Belgique, car plein de choses ont été compliquées à faire passer. Par exemple, le rapport amoureux qui existe entre Zig et sa copine, et le fait que la relation soit moins démonstrative, pas hyper affective, ça a pu être mal interprété. Aux Antilles, on ne s’embrasse pas forcément devant les autres, et le rapport de couple n’est pas le même. J’ai eu plusieurs retours sur cette relation et j’ai compris qu’il y avait ce truc culturel que les gens n’avaient pas en France. Le fait qu’il y ait du créole demande aussi un effort particulier, et le rapport intime avec la mère est compliqué à comprendre quand on n’est pas martiniquais. Par exemple, elle est au courant très vite que la copine de Zig est enceinte. En hexagone, les gens n'arrivent pas à se dire que c’est un contexte. Et puis il y a toujours ceux qui pensent connaître la Martinique, et qui me disent que ce n’est pas du tout celle qu’ils connaissent quand ils sont venus en vacances.  

Quelle vision as-tu du cinéma caribéen ? Peut-on dire qu’il existe de ton point de vue ?

J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de courts-métrages qui sortent, et qu’un rythme se dessine à l’intérieur. C’est comme un rapport au temps qui est un peu unique aux Antilles, et qu’on ressent dans ces films. Je dirais que c’est quelque chose de l’ordre du contemplatif mais pas de l’esthétisme chiant ! J’ai l’impression que le temps est plus lent, plus long, plus posé, comme suspendu. La référence qui me vient c’est « Still the water », de Naomi Kawase, qui m’a d’ailleurs beaucoup inspirée pour mon film.

Parle-nous d’un ou une cinéaste de nos régions que tu suis ?

Il y a ces trois filles dont j’admire le travail : Anne-sophie Nanki, Audrey Jean-Baptiste, et Enricka MH. Anne-Sophie m’a bluffée avec son film « Ici s’achève le monde connu ». Elle a pris un point de vue très intéressant, rarement raconté, et a réussi à placer le contexte colonial en off pendant tout le film, et ça, c’est vraiment très fort ! Le fait de raconter une rencontre entre une amerindienne et un marron ramène quelque chose de politique au film. Toute l’histoire des Antilles se fait à partir d’une rencontre extrêmement violente, et là c’est un nouveau regard sur cette époque, une autre forme de rencontre qui nous est racontée. En général, on a plutôt des images américaines qui viennent quand on pense à cette période, et pas d’images de nos territoires français. C’est vraiment un film impressionnant et très engagé.

“Ici s’achève le monde connu” d’Anne-Sophie Nanki.

                                                                                                               Entretien réalisé le 2/04/2024

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