“Les Colons” de Felipe Gàlvez Haberle

Chili, 1901, en Terre de Feu. Trois hommes, MacLennan, un vétéran écossais, Segundo, un chilien de mère Selk’nam et de père espagnol, et Bill, un mercenaire américain entreprennent une expédition pour délimiter et récupérer les millions de kilomètres que l’État chilien a accordé à José Menendez, un riche homme d’affaires du pays. L’expédition se transforme en une violente chasse aux Selk’nams, les peuples natifs de l’archipel.

De la difficulté du cinéma à rendre compte du génocide des peuples premiers.

L’île Dawson en Terre de feu dans l’extrême sud du Chili a été le théâtre de deux crimes historiques. Dans les années 70, elle a été transformée en camp de concentration et d’extermination par la dictature de Pinochet pour y mettre les partisans et proches d’Allende, et à la fin du 19ème siècle, elle a abrité le massacre du peuple Selk’nam par les Européens, crime celui-ci totalement effacé par les livres d’histoire chiliens. Le porter à la connaissance de son pays et du monde, c’est l’entreprise du réalisateur chilien Felipe Gàlvez Haberle qui signe là son premier long-métrage, et l’on ne peut qu’être sensible et interpellé par la façon dont le cinéma sud-américain traite de ces questions, tout en actant des limites que le vecteur impose par sa forme. Car il y a dans Les Colons les mêmes ingrédients et les mêmes écueils que dans Killers of the Flower Moon de Martin Scorcese sorti la même année, l’échec à raconter la tragédie des peuples premiers sans que ne se répète à l’écran le schéma sanguinaire.

Chez Scorcese aux Etats-Unis, l’or noir motive la cupidité des hommes. En Patagonie, l’or blanc, l’autre nom donné à l’élevage de moutons attise les convoitises, et le film s’ouvre sur le concept de propriété qu’il soulève comme moteur de la colonisation. Dès la première séquence, des ouvriers érigent une barrière de barbelés au beau milieu d’une immensité verte, ce qui a pour double effet visuel de balafrer la terre et d’évoquer les appétits gargantuesques de l’affairiste Menendez. Quand le fil métallique se rompt accidentellement sectionnant au passage le bras d’un ouvrier “petit-blanc”, le contre-maître écossais MacLennan surnommé « Cochon Rouge », abat l’homme en prétextant qu’il ne lui servira plus à rien. Le ton est donné, le film sera un réquisitoire frontal contre la conquête des terres qui, sans avoir pour but de faire revivre la mémoire Selk’nam, mettra le peuple chilien face à la réalité brutale de son passé colonial.

Mandaté par Menendez pour éliminer les Selk’nam suspectés de voler ses moutons et tracer une voie jusqu’à l’Atlantique, MacLennan s’en va pour une chevauchée sanguinaire sur les terres de Patagonie, région que se partagent l’Argentine et le Chili. Il est accompagné par deux autres mercenaires, Bill, le suprématiste américain, vieux routier des crimes contre les Indiens «capable de les sentir à des kilomètres», et Segundo, le «sang-mêlé», celui qui sera témoin puis coupable des crimes à l’encontre de ses pairs. Ces trois personnages associés dans la noirceur se révèlent fourbes ou sanguinaires, et servent de la même façon la tendance caricaturale de Killers Of the Flower Moon qui suit Ernest Burkhart, vétéran de la première guerre mondiale, un personnage si idiot qu’on espère qu’il paiera pour ses crimes contre les Osages. Segundo est peut-être le personnage le plus ambivalent du film, puisqu’il est pris entre ses deux origines. “On ne sait jamais sur qui il va tirer… indiens… blancs”, dit Bill en se plaignant de sa présence. Il voit une partie de son peuple se faire massacrer, et l’on découvre à travers son point de vue la mission génocidaire dans laquelle il s’est embarqué sans le savoir. Mais Segundo profite en même temps de la colonisation et participe au crime, représentant quelque part le peuple chilien à qui le réalisateur s’adresse, c’est à dire ni bons, ni mauvais, issus d’une réalité violente dont il faut prendre conscience.

Pour construire son récit somme toute picaresque, Haberle reproduit les codes du Western Spaghetti des années 70, satire du Western classique Hollywoodien et qui cherchait à s’amender de sa propagande américaine en présentant des personnages non pas motivés par la justice patriotique, mais par l’argent et les concupiscences personnelles. Inspiré aussi par le détournement de la figure du cow-boy de Jane Campion dans Power of the Dog, il évoque l’homosexualité refoulée qui se cache derrière la masculinité toxique. Les trois protagonistes croisent un succédané du colonel Kurtz d’Apocalypse Now, un ancien commandant anglais exilé au milieu de la Patagonie depuis trop longtemps, et qui assouvit ses appétits sexuels avec eux et contre leur gré. Ces séquences agissent comme une réponse au désir de vengeance que la brutalité des trois protagonistes nous inspirent en tant que spectateurs, mais plongent le film dans une surenchère de violence dont on ne sait plus si elle est maîtrisée par son narrateur. Dans un jeu d’empilement de genres typique du cinéma post-plateformes, le cinéaste mélange l’aventure, le thriller, l’horreur et le film politique au Western, faisant de la première partie de son récit une exploration trop démonstrative de la violence qui régit les rapports du monde colonial, et perdant de vue qu’il nous révèle une histoire tragique passée sous silence.

Il faut bien le dire, sa cinématographie reste saisissante et impose une atmosphère quasi mystique aux paysages époustouflants de Patagonie. Il alterne des cadres larges incroyables et des close-ups de visages tourmentés, délivrant un film sans concessions. On retrouve cette tonalité dans l’une des séquences les plus meurtrières du film quand les trois mercenaires assassinent une famille Selk’nam dans un nuage de brume, mise en scène déroutante qui s’impose comme la prémisse du camouflage du crime. Car dans le troisième temps de son récit, peut-être le plus habité et le plus percutant, nous sommes 7 ans plus tard, et le propriétaire terrien Menendez entend réhabiliter son image en se présentant comme le white-savior qui nourrit et éduque les Selk’nams, au point qu’il ne tolère plus qu’on appelle son bras armé “Cochon rouge”. Un autre type de colonisateur faisant directement écho au vrai propos du film débarque alors sur les terres de Patagonie, celui qui veut modeler l’histoire dans un narratif arrangé qui permettra à la nouvelle nation chilienne de vivre en harmonie. Tout est dès lors affaires de mensonges et de mises en scène. “Rosa veux-tu faire partie de cette nation ? ”, dit l’un des hommes venu filmer cette survivante Selk’nam qui vit avec l’auteur des crimes, Segundo. “Alors bois ton thé”. Rosa tient la tasse de thé qu’on lui a mis dans les mains, et l’on suit son hésitation dans un long travelling qui contient le même malaise que l’on ressent à l’écoute du râle de Mollie Burkhart dans Killers of the Flower Moon, quand ses proches Osages ne cessent d’être assassinés. Le générique de fin défile ensuite sur le visage de Rosa, et l’on se dit que toute la civilisation chilienne se déploie sur ce visage souffrant, écrasant tout discours politique et démontrant le rôle cathartique et empathique du cinéma que le film finit par embrasser.

Gwénola Balmelle

Rapaz, le court-métrage de Felipe Gàlvez Haberle sélectionné à la semaine de la critique de Cannes 2018.

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