critique

“Ici s’achève le monde connu”

Écrit et réalisé par Anne-Sophie Nanki, tourné en Guadeloupe.

Court-métrage de 25 minutes

Vertical productions

2022

 

“Ici s’achève le monde connu”,  c’est avant tout un titre énigmatique, mystérieux, qui interroge la curiosité et qui met en avant la question de l’Histoire. « Ce qui n’est pas nommé n’existe pas » nous dit le poète turc Ilhan Berk. Ainsi, l’Histoire c’est porter à la connaissance du monde une tranche de vie qui sans ce langage, tomberait dans l’oubli.

C’est donc la rencontre, plus exactement la collision entre Ibatali, une jeune indienne Kalinago et Ouladah un esclave marron, au coeur d’une nature tropicale sombre et lumineuse. La connaissance d’un monde inconnu que le spectateur découvre tout d’abord à travers des personnages incarnés par deux acteurs non-professionnels, dont la prestation va jusqu’à la diction de deux langues oubliées, chantantes, mais également pourvus des aspérités de sentiments forts que provoque la survie.  « Être (modèles) au lieu de paraître (acteurs) » écrivait Robert Bresson dans Notes sur le cinématographe.

L’Histoire, c’est l’objectivité nécessairement corrompue par la subjectivité qui parle, et consciente de ce fait, Anne-Sophie Nanki offre un double portrait écrit et construit loin de toute binarité manichéenne. Sur des lignes parallèles, deux personnages s’entrechoquent, se haïssent, et se lient sans concession. D’un côté la jeune kalinago, véritable « force qui va », est une remise en question profonde du concept tant souligné de la femme “poto-mitan”, dont la réalisatrice interroge radicalement la maternité. De l’autre, l’esclave marron qui s’inscrit dans le concept de l’élan de fuite, incontrôlé, brut et viscéral, concept si bien décrit par Patrick Chamoiseau dans L’esclave vieil homme et le molosse.

« Encore l’esclavage! », entend-on souvent dans la bouche notamment des plus jeunes. Mais c’est le nouveau qui prime ici, aussi bien dans le fond que dans la forme. La découverte de décors connus mais rendus à leur primitivité hostile, notamment des plans en plongée suspendus d’une mangrove protectrice et âpre, sans retenue pour les plus faibles. Une plage plastique, fine, cadrée dans le prisme d’un climax qui tisse les drames essentiels de la vie.

Le jeu du connu et de l’inconnu est bien entendu le fruit d’un travail, d’une écriture cinématographique qui se méfie d’elle-même pour penser une période trouble de l’histoire, tout en lui apportant non pas une réponse, mais un nouvel éclairage à la fois fauve et contrasté.

Philippe Nijean

 

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