entretien

Sarah Démonio est une cinéaste guadeloupéenne. Elle a réalisé deux courts-métrages, “Hé, Chabine!” et “De chair et de regards”.

Comment travailles-tu tes personnages? Sont-ils moteurs de tes narrations et à quel moment tu sais qu'ils commencent à exister? Dans quoi rêves-tu de les plonger? 

Quand j’écris, mes histoires découlent de la personnalité de mes personnages. J’aime inventer la continuité des événements en fonction de leur caractère et de leurs réactions. D’ailleurs les obstacles et les éléments déclencheurs de mes histoires sont souvent liés a un trait de caractère du personnage, et c’est à partir de ça qu’il commence à exister. J’aime raconter les relations entre les personnages et j’essaye d’explorer leurs comportements surtout s’ils sont complexes. Je pourrais choisir de les plonger dans le fantastique, le drame ou l’apocalyptique, ça resterait toujours une histoire de rapports humains.

Parle-nous de ton dernier personnage, celui de ton film “Hé, Chabine!”

Mon dernier personnage est une adolescente de 14 ans qui est entrain d’initier un changement. C’est la première fois qu’elle va rejoindre un amoureux au cinéma et décide de changer radicalement d’apparence. Elle se maquille, se lâche les cheveux, elle enfile une jolie robe et des chaussures à talons compensés. Elle passe de l’enfance à l’âge adulte très rapidement et n’est pas préparée à vivre tout ça aussi brutalement. D’abord face à son miroir, elle se demande si elle a le droit de changer autant, si elle n’en fait pas « trop » et prend petit à petit confiance en elle. Mais une fois sortie du cocon de la chambre, elle est directement confrontée aux regards des autres et aux regards des hommes en particulier. Ce personnage raconte l’expérience quotidienne d’être une femme dans la société.

Raconte-nous les thèmes qui traversent tes films? As-tu une obsession pour certains que tu retrouves de façon récurrente dans ton travail?

Dans tous mes films, j’aborde les questions de rapport au corps et des relations hommes-femmes. Comme nous, mes personnages évoluent dans une société patriarcale et ce qui m’intéresse dans le développement de mes histoires, c’est de souligner les réactions et comportements qu’elle génère entre eux. En tant que femme, j’ai un point de vue subjectif sur les thèmes féministes, mais j’essaye vraiment de traiter ce type de sujet de façon universelle, afin que le plus grand nombre puisse s’identifier.

 

Comment définirais-tu le cinéma caribéen? Quelles sont ses thématiques de prédilection et/ou traits communs. 

C’est difficile de définir réellement le cinéma caribéen, mais je pense qu’il est avant tout basé sur nos identités. Le fait d’être caribéen est un thème en soi par exemple, de par la complexité de notre histoire et des rapports que nous entretenons avec le reste du monde. Beaucoup de films traitent des questions sociales, intergénérationnelles ou spirituelles, mais il existe également d’autres thématiques spécifiques à la caraïbe qui méritent d’être traitées plus largement. Je pense notamment aux questions écologiques et environnementales, aux questions des migrations, aux impacts du tourisme, aux questions culturelles (littérature, musique, danse), au contexte historique méconnu. Il y a énormément à raconter sur nous et nos univers.

 

Le cinéma de genre y a-t-il sa place et de quelle façon?  

Le genre à tout à fait sa place dans le cinéma caribéen. Il n’empêche pas d’aborder un thème intrinsèque à la caraïbe, il place uniquement le cadre dans lequel on raconte son histoire. Ainsi, on peut tout à fait aborder les questions spirituelles dans un genre fantastique ou horrifique par exemple, les questions environnementales dans un thriller ou de la science-fiction ou encore les questions sociales ou culturelles à travers des comédies, des films d’action ou même des westerns, pourquoi pas ? Tout est possible à partir du moment où le scénario tient la route.

 

Comment parler du féminin dans ce cinéma caribéen? 

Raconter le féminin c’est raconter ce que vivent les femmes parce qu’elles sont des femmes, mais c’est aussi raconter le contexte dans lequel elles le vivent. Pour le cinéma caribéen, cela implique d’ancrer l’histoire dans un contexte social caribéen où la « place » des femmes semble, malheureusement, bien définie. Selon moi, la meilleure façon d’en parler c’est d’abord avoir envie de faire évoluer les représentations. Prendre du recul sur nos propres situations, poser un constat pour pouvoir nous raconter. Il s’agit ensuite de se redéfinir en tant que femmes, pour imposer le changement à travers nos personnages.

 

Parle-nous d'un(e) autre cinéaste caribéen dont tu suis le travail avec attention? 

Je suis admirative du parcours de l’actrice et réalisatrice haïtienne Gessica Généus. J’avais eu l’occasion de voir une partie de son projet « Vizaj Nou » lors d’une résidence d’écriture en 2013 ne sachant pas qui elle était, et j’ai découvert son visage et son jeu dans la mini-série sur Toussain Louverture. C’est en voyant son documentaire « Douvan Jou Ka Leve » que je me suis rappelée de son travail. Son dernier film « Freda » m’a aussi beaucoup marqué. C’est une femme artiste, elle écrit, elle réalise, elle joue, elle chante, elle crée avec énormément de talent.

Le dernier film caribéen qui t'a marqué?

En 2022 j’ai eu l’occasion de voir le documentaire “Cuban Dancer” au festival Nouveaux Regards. Il suit l’histoire d’un adolescent qui compte parmi les meilleurs danseurs de ballet de Cuba, qui doit partir en Floride pour poursuivre sa formation. Bien que jeune prodige, arrivé là-bas, il se retrouve confronté aux méthodes d’enseignement américaines très dures et à un mal du pays auquel il ne s’attendait pas. Ce qui m’a frappé dans ce film, ce sont ses parents qui sacrifient leur vie pour partir s’installer aux Etats-Unis avec lui, et en particulier son père qui fait preuve d’une admiration et d’un soutien indéfectible pour son fils. Ce rapport père-fils m’a touchée et m’a donnée beaucoup d’espoir.

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critique