entretien

Teddy Albert est un réalisateur, documentariste et chef opérateur martinico-guadeloupéen qui travaille à cheval entre les Etats-Unis, la Caraïbe, et l’Afrique. Il a réalisé cinq court-métrages caribéens dont « Les secrets de l’Anse Vata », « 40 cents », « Où est le mâle », et « La pierre d’Anba So ».


Dans ton dernier film « La pierre d’Anba So », ton protagoniste est un jeune ingénu qui vient de la campagne pour trouver du travail en ville. Comment est-il né ? A-t-il été le point de départ du film ?

Je dirais que la question centrale du film et l’intrigue ont amené le personnage plutôt que l’inverse. En fait, il y a eu un appel à projets sur les contes et légendes martiniquais, et j’ai voulu travailler avec Florence Combaluzier, une scénariste avec qui j’avais déjà écrit une comédie dramatique « Où est la mâle ». C’est un genre qui me plait et qui pouvait très bien se prêter à ce projet. Le magico-religieux ne me parle pas vraiment. Je trouvais que le second degré et l’humour auraient été plus intéressants pour traiter le conte, et je savais que je serais le seul à proposer ça. Ensemble, on a réfléchi en termes d’histoires et cherché l’intrigue, c’est de là que mon personnage est né. Ce jeune homme a l’impression qu’il ne lui arrive que des malheurs, il décide alors de consulter un quimboiseur.

La bande-annonce de “La pierre d’Anba So” - Chronoprod.

Quel message souhaitais-tu faire passer par rapport aux croyances martiniquaises ?

J’avais envie de tourner un peu en dérision ces croyances populaires qui sont parfois juste dans nos têtes. Cependant il ne s’agissait pas de venir moraliser, juger ou contredire certaines de ces croyances, mais plutôt de se questionner quant à leur effet placebo sur notre psychique.
Et si parfois elles étaient juste l’expression d’un manque de confiance à croire en nos propres forces ? Cette question est à la base de notre court-métrage et je l’applique aussi dans ma vie. Je me fais confiance, je ne m’appuie pas sur des croyances pour arriver à mes fins.

La scénariste partageait-elle cette même vision ?

Le contre-sens lui plaisait bien, mais elle n’avait pas imaginé le quimboiseur comme je l’ai traité. Elle voyait quelqu’un de droit et voulait respecter la figure. De mon côté, tout en lui donnant sa place, je voulais en faire quelqu’un qui amène un peu d’humour et qui soit atypique. En réalité, ça s’est fait dans le jeu de l’acteur au moment des répétitions. Hervé Deluge qui joue le rôle, m’a fait des propositions qui n’étaient pas écrites dans le scénario. Par exemple, il a ramené certaines répliques drôles, tout comme le côté exagéré avec la tête de mort dans son cabinet. Il y a aussi le fait qu’il ait une tablette numérique, ce qui en fait un quimboiseur “à la page”. Tous ces détails ramènent de la comédie au personnage. Mais finalement, c’est lui qui donne la leçon au jeune homme. Il fait office de psychologue en lui disant d’arrêter de croire à une force extérieure, mais plutôt de croire en lui.

Dirais-tu que c’est une fable plus qu’un conte ?

C’est vrai que j’ai voulu casser le côté conte, mais ça pourrait très bien commencer par Yécri ! La voix de la personne à la radio à la fin vient apporter la morale du film, comme si c’était un conteur qui venait conclure l’histoire. Et la scène où il passe son entretien de travail est tourné et écrite sous la forme d’un conte. J’ai d’ailleurs demandé au conteur Valer’Egouy de m’écrire ce passage.

La comédie est-elle un genre vers lequel tu veux continuer à aller ?

Mon film n’est pas assez engagé pour certains festivals car la comédie ne plaît pas aux jurys de festival. Mais il a été sélectionné aux Rencontres Cinéma Martinique et il est pris au festival Nouveaux Regards de Guadeloupe 2024 ! J’aime bien mélanger drame et comédie. J’aime les films dramatiques où le réalisateur réussit à mettre des touches d’humour, des respirations, un peu comme dans le cinéma coréen.

Tu vis à cheval entre les États-Unis et les Antilles, comment cela façonne-t-il ta carrière de réalisateur ?

J’ai travaillé sur une douzaine de longs-métrages indépendants aux Etats-Unis en tant que directeur photo , et sur la plupart de ces films, les réalisateurs n’ont pas écrit les scénarios. C’est une façon de faire qui me plait bien. J’aime réaliser, et je tiens à dire ici que je suis ouvert à plein de projets que l’on pourrait m’amener ! Un auteur peut m’envoyer son scénario de court ou de long-métrage, je suis preneur car je ne cherche pas forcément à être l’auteur. Je lance un appel !

Quelle image te fais-tu du cinéma caribéen ?

Beaucoup de longs-métrages ont été tournés dans les îles anglaises sans qu’on y ait eu accès. Ils sont sur un marché indépendant, produisent en fonds propres avec des budget très bas. Mais notre problème à tous, c’est la visibilité. Il faut que puisse émerger ce qui existe déjà. Les mules invisibles de Christophe Agélan en Martinique, le long-métrage de Julien Dalle en Guadeloupe et les films de Christian Lara n’ont pas été vu dans la caraïbe. Le niveau d’exigence pour la distribution en salle est tellement élevé, que ces films indépendants restent dans les tiroirs. Les plateformes aident aujourd’hui à avoir plus de visibilité. J’ai des gens autour de moi qui aiment le cinéma africain, mais ils n’auraient jamais découvert ce cinéma si ce n’était pas par le biais des plateformes. Alors pourquoi le cinema caribéen ne serait pas autant apprécié si on lui offrait cette même visibilité?

Comment définirais-tu ce cinéma ? Quels sont ses thèmes de prédilection et/ou traits communs ?

Le magico-religieux est très présent mais il y aussi le côté street/ ghetto car ce sont des îles où le taux de pauvreté est important. La rue n’est pas forcément violente mais elle fait partie de notre environnement. Il y a aussi le côté rural qu’on retrouve dans le cinéma de Jamaïque, Dominique ou Sainte-Lucie. La touche purement caribéenne, je dirais que c’est cette présence du rural et de cité.

Parle-nous d'un autre cinéaste caribéen dont tu suis le travail avec attention ?

J’aime beaucoup le travail de Julien Silloray. J’ai aimé tous ses films : « Mortenol », « Un toit pour mes vieux os », « Féfé limbé ». Il arrive à s’approprier un langage cinéma ancré dans notre culture et nos traditions. Il est doué pour le mettre en avant de manière subtile, et en faire une force. Rien que le fait d’utiliser le créole, par exemple. Beaucoup de réalisateurs locaux n’arrivent pas à faire ça. Peut-être qu’il a un détachement avec le créole parce qu’il n’est pas un Guadeloupéen pure souche, alors que nous on est gêné. Il y va franchement et ça fait la force de son film. Et puis ses personnages sont vraiment typiques de Guadeloupe, il joue avec eux de manière très belle.

“Féfé Limbé” de Julien Silloray à voir ici.

Visitez le profil de Teddy.

                                                                                                                   Entretien réalisé le 1/03/2024

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