entretien

Sarah Malléon est scénariste et réalisatrice martiniquaise. Elle vit depuis plusieurs années à Paris et a réalisé deux courts-métrages en Martinique : «Doubout» qu’elle a co-écrit et co-réalisé, et «Sirènes», qu’elle a écrit et réalisé en son nom. Elle écrit aussi pour des séries télévisées, notamment pour les plateformes Disney + et HBO Max France.


Comment l’idée d’écrire « Doubout » est née entre toi et ton co-auteur ? Avez-vous d’abord pensé thème ou personnage ?

Avec Pierre Le Gall, mon co-auteur et coréalisateur, on cherchait un thème qui nous réunissait, car on voulait répondre à un appel à projets de textes ultra-marins. Comment on procède ? Tu te racontes à l’autre et tu cherches tes points communs. On a trouvé que pour vivre nos rêves de cinéma, il nous avait fallu partir de chez nous et aller vivre à Paris. Lui a quitté sa province normande, et moi la Martinique. Mais les Antilles, c’est beaucoup plus loin ! Le traumatisme de l’exil, ça fait partie de notre culture, c’est ancré en nous. Ça l’est beaucoup moins dans l’inconscient hexagonal, même si ça existe. D’ailleurs, lorsque notre scénario a été en lecture à la commission du CNC, on a eu de la chance car il y avait une lectrice antillaise qui a dû argumenter auprès des autres membres pour leur expliquer combien ce grand départ était un phénomène sociétal aux Antilles. Ce n’est pas anodin car ça veut dire qu’il faut quelqu’un pour faire comprendre nos histoires en hexagone. Mais plus les gens vont voir des films et lire des scénarios qui racontent les Antilles, plus ils vont comprendre l’antillais et avoir nos codes.

La bande-annonce du film Doubout.

La métaphore, c’est ton dada ? Ça te permet de raconter quoi ?

J’aime beaucoup les métaphores car j’en utilise au quotidien dans mon travail pour échanger avec mes co-auteurs (ce qui peut être pénible pour eux !). Je suis avant tout une fan de Spielberg, qui est LE cinéaste de la métaphore, j’ai grandi avec ses films. Le point central de «Doubout», c’était l’exil, et toute la métaphore se jouait sur le départ du grand-frère du protagoniste. On voulait raconter l’histoire du point de vue de celui qui reste, le petit frère, qui se demande qui va le protéger de «Lentikri» quand son frère ne sera plus là. Pour «Sirènes», c’était différent, j’avais envie de faire un film sur un sujet qu’il m’était cher de dénoncer, la xénophobie. J’avais été très marquée par l’élection de Macron en 2017, où Marine Le Pen avait fait de gros scores en Martinique. Les martiniquais sont historiquement de gauche ! J’avais vraiment un message à faire passer à mon peuple avec ce film. La métaphore de la xénophobie passe par le conte des Manman d’lo et un objet qui nous parle en tant que martiniquais : la conque de lambi.

“Sirènes” - Lecx Films

Dirais-tu que ton propos est accessible à tous ?

Pour «Sirènes », ceux qui montent dans le wagon, ils montent, ceux qui ne montent pas, tant pis ! Pour l’instant, certains comprennent, d’autres non … ou alors deux jours plus tard. Le martiniquais comprend, lui. Le film n’est pas premier degré, et c’est vrai que si on n’a pas les codes dès le départ, on ne comprend pas tout de suite l’objet du propos. Je sais que dans le format du court-métrage, on n’a pas beaucoup de temps pour comprendre et ça a été une longue discussion avec le producteur en post-prod. On a évoqué de mettre un carton explicatif à la fin et puis, j’ai fini par rejeter l’idée. J’ai opté pour quelque chose de plus poétique, qui s’inscrit dans la fiction. Si on ne comprend pas la métaphore, on a quand même en premier plan une relation entre son père et sa fille.

Chaque fois, j’ai l’impression de devoir écrire un Star Wars. La Martinique est un endroit fort fort lointain et je dois donner, incarner tous les codes géo-politiques et sociaux pour que tout le monde comprenne. Parce que les gens ont tendance à confondre culture et universel. L’amour, la jalousie, les sentiments sont universels. Les cultures, non. Pour «Sirènes», j’avais avant tout envie de m’adresser aux martiniquais. J’ai donc considéré que je n’avais pas besoin de tout présenter dans son contexte. Il ne faut pas écrire à tout prix de façon à ce que le spectateur occidental comprenne. Il faut créer nos cases car personne ne va le faire à notre place.

Justement, comment créer nos cases ?

D’où la nécessité de créer un imaginaire collectif comme ont fait les coréens et les afro-américains. Notre cinéma se réfère au cinéma coréen car nous avons un rapport au conte qui est très fort et très premier degré. Les coréens sont dans ça et les antillais aussi. Pendant longtemps (et pas juste dans le cinéma), c’était vu comme quelque chose de niais, enfantin et un peu bête en France. Quand j’écris du fantastique, je suis métaphorique car le film de genre, c’est une métaphore. Mais dans ma vie de tous les jours, je suis très premier degré. Avec mon long-métrage «The Magnificient Gégé» pour lequel j’ai gagné le prix jury Sopadin, j’étais premier degré. C’était mon Rocky dans un Pitt. Dans «Sirènes», j’ai voulu être très radicale, très rentre-dedans, par exemple sur la question des touristes que je perçois comme des envahisseurs. C’est ce que j’ai voulu dire avec la touriste qui touche les cheveux de la gamine. Le premier degré est une mécanique qui fait partie de notre culture antillaise jusqu’à notre façon de parler, c’est comme ça.

 

Comment définirais-tu l’imaginaire antillais :

On a eu Euzhan Palcy, ce qui était très bien mais après, on s’est un peu retrouvés coincés dans cet imaginaire qu’on a projeté sur nous. Ce quelque chose de l’ordre de Marcel Pagnol, du naturalisme, c’est un peu devenu la définition du héros antillais en Hexagone.

A côté de ça, chez nous, il y a parfois cette injonction à donner une bonne image des Antilles, à faire la promotion du territoire. C’est doudouiste ! Or l’espace est petit, il nous permet d’être encore plus radical et militant.

Néanmoins, je sens que ça bouge. Un peu comme en France avec la fiction de genre, aux Antilles il commence à y avoir une pluralité d’histoires et de façons de les raconter. Ni doudouiste ni misérabiliste. Et c’est grâce aux commissions de lecture beaucoup plus variées et ouvertes sur la manière de se raconter. 

Penses-tu qu’il y ait des ponts entre le cinéma antillais francophone, celui des îles anglophones et celui d’Amérique latine que l’on pourrait regrouper sous le nom de cinéma caribéen ?

Nos voisins anglophones sont plus en avance sur nous de par la langue car cela leur permet d’avoir un réseau en Angleterre et aux États-Unis, comme Steve Mcqueen… et puis parce qu’on est à la ramasse ! En revanche, notre imaginaire est très proche de celui d’Amérique Latine. «Doubout» a eu des prix au Mexique et au Brésil. Lentikri, c’est le Chupacabra de l’Amérique Latine, qui est un animal fantastique. D’ailleurs, dans la version espagnole, on a sous-titré «Lentikri» par «Chupacabra». La forme du conte, on le partage avec les sud-américains. Et puis on a des arènes communes car on est en zone tropicale, et on a la similitude de la descendance Afro, l’histoire de l’oppression. Il y a aussi la manière dont on bouge et dont on pense…les silences, la posture. On se ressemble beaucoup. Il y a plus de points communs entre le type qui boit son rhum en Martinique et celui qui boit son rhum en Amérique Latine, qu’avec celui qui boit son vin en France. C’est une façon d’aborder la vie qui n’est pas similaire aux régions «tempérées».  

 

Quelle place pour les femmes dans ce cinéma ?

Je me suis longtemps planquée derrière des personnages masculins. Ça fait deux trois ans que je commence à développer des personnages féminins comme dans «Sirènes». Pourquoi se planquer ? On a grandi avec des films où les personnages masculins sont les héros. On a eu très peu de personnages féminins au cinéma pour se construire, ou alors ce sont des archétypes masculins. Du coup, on se planque derrière les personnages masculins comme ça le sujet ne devient pas celui de femme en tant que minorité oppressée. Mais je suis consciente que c’est une façon de ne pas se traiter nous. Une amie cinéaste franco-africaine m’a dit un jour que c’était une façon de ne pas faire souffrir des femmes, car elle avait envie de raconter des histoires tortueuses et torturées dans son cinéma. Moi je crois que c’est une façon d’échapper à notre propre réalité.

 

Qu’en est-il du cinéma caribéen ?

Il y a de plus en plus de réalisatrices caribéennes de ma génération qui émergent. Mais ce ne sont pas que les faiseurs qui doivent changer pour porter nos histoires. On doit pouvoir aussi les retrouver dans les lecteurs des commissions et dans les membres du jury des festivals, sinon on ne pourra pas porter notre cinéma et le rendre visible. Ça bouge, mais peut-être pas assez vite. Il y a aussi tout un réseau de distribution qui s’est fait avec le cinéma antillais, notamment par le biais de Claire Diao qui a une démarche panafricaine très intéressante.

 

Parle-nous d'un(e) autre cinéaste caribéen(e) ou d’Amérique latine, ou quelqu'un de l'industrie dont tu suis le travail avec attention ? 

Audrey Jean-Baptiste. « Ecoutez le battement de nos images » m’a bouleversée et m’a fait un bien fou. Son documentaire m’a touchée en plein cœur. En réutilisant des images d’archives sur Kourou, elle raconte avec poésie et mélancolie une époque, un lieu, mais aussi la violence occidentale à déplacer des populations entières, à remplacer/détruire leurs imaginaires. Ce film est arrivé au moment où je me demandais ce que je voulais apporter dans mon cinéma. Ça m’a fait du bien de voir ce truc aussi fort et qui ne se planquait pas.

Un documentaire d’Audrey et Maxime Jean-Baptiste

                                             Entretien réalisé le 10/02/2024

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