“BANDI”, fabrique de scénaristes caribéens

Kylian Lafleur (Djody Grimeau)

Lorsque Bandi est mise en ligne sur Netflix en Avril 2026, la série devient un phénomène, en même temps qu’un objet de vifs débats. Première fiction martiniquaise produite pour la plateforme, elle cristallise autant d'attentes que de critiques. Les uns saluent enfin une série Netflix tournée sur l'île avec des acteurs, des techniciens et des auteurs locaux. Les autres questionnent son regard sur la Martinique, la neutralité de certains dialogues ou encore sa représentation de la société antillaise. Comme souvent avec les œuvres pionnières ou devenues symboles, Bandi est sommée d'être beaucoup de choses à la fois. On voudrait qu’elle soit une réussite artistique, une vitrine culturelle, une réponse à des décennies de sous-représentation. Ces débats parfois âpres, ont presque fait oublier l’histoire de sa création, celle d’un travail d'écriture collectif où les auteurs n’ont cessé de s’interroger sur le récit à construire, le territoire à représenter et le message que renverrait la série. Oui, avant d'être huit épisodes sur Netflix, Bandi fut une writer's room. Une salle où se sont rencontrés des auteurs martiniquais et guadeloupéens, tous réunis autour d'Éric Rochant et Capucine Rochant, pour imaginer, construire et écrire la série. Pendant des semaines, les journées commencent autour d'une table sans garanties que les scènes imaginées le matin existent encore le soir.

À travers les témoignages de Pauline Cabidoche, scénariste junior de la série, et Philippe Nijean, entré comme junior avant de signer l'épisode 8 en tant que scénariste senior, Hanahbox revient sur cette aventure collective. Il ne s’agit pas de refaire le procès ou l'éloge de la série, mais de comprendre ce que cette expérience a transmis à ceux qui l'ont vécue. Leurs réponses racontent ce que signifie d’écrire à plusieurs, de représenter un lieu dans lequel on vit, de tenter d’en transmettre sa vision… puis d’accepter que cette histoire, une fois partagée, ne nous appartienne plus.

La writer's room ou l'école de l'effacement

Dans la room, Éric Rochant parle beaucoup. Les juniors, eux, apprennent d’abord à suspendre leur propre voix. Ils écoutent, ils prennent des notes, ils digèrent. Proposer une idée trop tôt n'a pas beaucoup de sens ; encore faut-il avoir compris la mécanique du récit et la direction dans laquelle le showrunner souhaite l'emmener. Eric Rochant répète souvent une expression : « faire le tour de la pièce ». Faire le tour de la pièce, c'est éprouver une idée de scène avant même de l'écrire, en scrutant ce qu'elle fait vivre au protagoniste, ce qu'elle raconte du récit et les conséquences qu'elle entraîne.

Autour de la table, gravitent également des apprentis scénaristes. Ils ne participent pas aux échanges, mais observent et écoutent. Parfois on leur demande d’écrire leur “take” d’une scène, façon pour les showrunners d’identifier qui grandira dans la room, mais aussi d’avoir un nouvelle lecture de la scène. Dans une région où les occasions d'assister au fonctionnement d'une writer's room restent extrêmement rares, leur présence constitue déjà une forme de transmission. Ils voient les scénaristes séniors défendre une idée auprès des créateurs, l'abandonner, revenir dessus, parfois se tromper pendant des heures avant de trouver enfin la bonne solution.

Pauline décrit une organisation de la room très structurée, dans laquelle le showrunner est au sommet et reste décisionnaire : « Tous les scénaristes assistent à l'élaboration de la série de A à Z et y participent à divers niveaux. Les juniors peuvent être invités à s'exprimer lors des brainstormings, cependant leur apport personnel à la trame narrative est assez limité. Il s'agit réellement d'une fonction d'exécutant créatif. » Philippe donne un sens à cette hiérarchie: « Créer, c'est avant tout interpréter. On se retrouve donc face à un escalier d'interprétations qui se poursuivra pendant le tournage avec les acteurs mais aussi tous les professionnels du cinéma et techniciens. Ainsi, l'idée sur laquelle on a travaillé au départ, pour laquelle on s'est battu, cette idée si précieuse dérive et le risque est donc au final qu'elle se perde voire qu'elle disparaisse. C'est pourquoi il est absolument nécessaire que cette hiérarchie soit là. » Philippe ne cache d'ailleurs pas la difficulté de cet exercice, car il faut encaisser de voir une scène disparaître et que son idée soit abandonnée, ou voir son texte intégralement réécrit. « Il n'est pas question d'ego, on est au service d'un ensemble, d'un esprit. »

Le scénariste junior découvre rapidement qu’il n’a pas été recruté pour raconter sa propre histoire mais pour comprendre celle des autres, l'épouser, et prolonger une vision qui n'est pas la sienne. Il doit être comme l’eau qui prend la forme du contenant dans lequel on la verse. Pauline garde surtout cette image : « Il faut avoir une facilité à produire de l'écrit sur demande sans trop s'attacher à ses propositions, en gardant en tête qu'il s'agit d'un travail collectif. Certaines scènes ne continueront à exister que dans notre imaginaire car l'écriture de la room est organique et mouvante, rien n'est gravé dans le marbre avant validation définitive. ».

Quand on apprend un métier

Ni Pauline, ni Philippe n'ont appris à écrire dans la writer's room de Bandi. Ils savaient déjà écrire avant d'y entrer. L'une travaillait déjà comme adaptatrice dialoguiste sur une série brésilienne produite par TV Globo, l'autre écrivait depuis longtemps. Mais dans la room, ils découvrent un métier d'artisan. Pauline résume très bien cela : « Écrire seul, c'est aussi naturel que respirer. Cela se fait généralement à son propre rythme et selon ses propres critères. Le travail en writer's room se fait lui au diapason collectif. Cette hygiène d'écriture permet d'explorer sa capacité à être créatif sur commande, dans un délai déterminé, et avec une rigueur que l'auto-discipline ne parvient pas toujours à satisfaire. »

Avant même d'entrer dans la room, tous les apprentis suivent plusieurs jours de formation avec Eric Rochant. Il reprend les fondamentaux, que ce soit les enjeux dramatiques, les personnages, la construction des scènes. « Pour un scénariste même expérimenté, revoir ces bases incontournables sous le jour de la méthode d'un professionnel expérimenté est un précieux atout. », explique Pauline.

Philippe, lui, découvre une écriture où chaque détail compte, où la moindre incohérence peut générer des conséquences plusieurs épisodes plus tard, où les scénaristes deviennent les gardiens de la continuité du récit. Cette vigilance est incarnée, selon lui, par la mémoire d'Éric Rochant, mais pas uniquement : « J'ai été de nombreuses fois stupéfait de constater la maîtrise et surtout la mémoire d'Éric Rochant et de Capucine mais aussi de mes collègues scénaristes Khris Burton et Gwénola Balmelle, tous et toutes capables de repérer une erreur, un point, un fait dans tel ou tel épisode. »

La progression au sein de l’écosystème de la room se lit dans le parcours de Philippe. Au départ, il n'est sollicité que pour écrire quelques scènes, puis l'une d'elles fait naître un personnage, celui de Margot. Elle apparaît presque discrètement, au détour d'un exercice confié à un scénariste junior : « Dans mon cas, l'aventure a commencé avec une demande d'écriture de scène. Dans ce cadre, j'ai inventé le personnage de Margot qui a plu et qui est restée dans la narration. »  Margot va connaître le destin de tous les personnages de cinéma, celui d'échapper à leur auteur. Lorsque Philippe découvre l'actrice sur le plateau, il éprouve un sentiment contradictoire : « Quand j'ai vu l'actrice incarner le personnage, j'ai été surpris car je ne la voyais pas comme cela. Cependant, cette surprise est un sentiment positif car un personnage est un appel, un appel à une incarnation, et l'actrice a porté son être et sa voix à ce personnage. »

Philippe raconte avoir ressenti cette dépossession avec encore plus d'intensité lorsqu'il assiste au tournage d'une scène qu'il avait écrite pour l'épisode 3 : « Au début, on est surpris, possessif, car on se dit : "mais c'est à moi cela". Et puis la création prend corps, s'affirme et vous dépasse. Je souhaite aux scénaristes futurs de notre île de vivre un jour cela, car c'est une expérience existentielle puissante et inoubliable. »

Lorsqu'Éric Rochant confie à Philippe finalement l'écriture complète de l'épisode 8, il découvre l'envers du métier : « Quand j'ai écrit l'épisode 8, des choses allaient mais de nombreux éléments étaient à revoir. (...) Écrire, c'est réécrire et un scénariste doit être capable de voir son château de cartes s'effondrer tout en acceptant de le reconstruire de nouveau. » Pour lui, l'épreuve la plus difficile survient lorsqu'il doit construire le dilemme central de son épisode. Sans dévoiler l'intrigue, il explique qu'un personnage majeur est confronté à un choix dont aucune des issues qu’il propose au showrunner n'est satisfaisante. C'est à ce moment-là qu'Éric Rochant lui transmet deux principes. Le premier tient en cinq mots : « comme dans la vraie vie”. C’est l’adage d’Eric Rochant pour que le texte reste authentique. Le second : pour écrire juste, il faut accepter de souffrir avec son personnage : « Il s'agit d'être impudique, de se mettre à la place du personnage (...) Ce transfert demande une sorte de fusion entre le scénariste et son personnage. Les personnages vous obsèdent dans vos actions, vos rêves et vos rêveries éveillées. Ils vous accompagnent. »

Kingsley (Rodney Dijon) et Margot (Lovnee)

Quelle part de lui(elle)-même un(e) auteur(rice) insuffle-t-il(elle) dans une œuvre qui ne lui appartient pas ?

La méthode de la room apprend au scénariste à écrire une œuvre commune, mais son regard ne s’efface jamais. C'est d’abord dans les personnages que cette sensibilité peut s'exprimer.

Pour Pauline, la question n'était pas de savoir si une série de gangsters pouvait être masculine. Elle l'est presque par définition. Ce qui l'intéresse, c'est la place laissée aux femmes et à des représentations encore rares dans les productions françaises : le colorisme, le black love, la queerness ou encore la manière dont les personnages féminins existent par eux-mêmes. « En tant que scénariste junior, il ne m'était possible de veiller à ces représentations que par petites touches, ces questions n'étant pas au cœur de la mécanique de la série. »

Elle cite Annabelle, personnage qu'elle décrit comme « tout aussi jouissif que frustrant » à écrire. Jouissif parce qu'il montre une jeune femme en dépression, figure encore peu représentée à l'écran ; frustrant parce qu'il retombe, selon elle, dans certains clichés. Mais elle retient surtout son potentiel dramatique : « Je crois d'ailleurs qu'elle fait partie des personnages les plus détestés de la série, ce qui ouvrait potentiellement une marge d'évolution incroyable dans les saisons ultérieures. »

Annabelle Lafleur (Ambre Bozza)

Philippe, lui, s'attache moins aux questions de représentation qu'à la vérité des personnages : « Les personnages féminins apparaissent avec leurs forces mais aussi leurs faiblesses, les rendant vraies et proches. (...) Le public peut être viscéralement agacé par un personnage ou tout au contraire attendri ou inquiet. Pour moi, ce genre de réactions viscérales est un indicateur sur notre justesse d'écriture. »

Cette sensibilité que ramène l’auteur à son texte, traverse aussi sa manière de raconter son territoire, et c'est là que les débats autour de Bandi prennent une autre dimension : qui raconte réellement la Martinique ?

Pauline ne remet ni en cause la méthode de travail ni l'apport des showrunners. Mais cette première expérience lui fait prendre conscience de ce qu'elle appelle “l'omnipotence de la voix du créateur”. Sans y voir une frustration, elle souligne néanmoins que « les scénaristes antillais ont eu un apport créatif important, bien que cantonné à une méthode propre au créateur de la série. Le résultat n'en est pas moins une série sur la Martinique, et non pas martiniquaise, avec des auteurs antillais qui ont eu un cadre déterminé pour déployer des éléments de leur réalité. »

Philippe défend une autre lecture. Pour lui, l'identité d'une œuvre se construit aussi par celles et ceux qui lui donnent corps : « Bandi transpire notre île dans le fond et dans la forme. Des scénaristes martiniquais, un producteur exécutif martiniquais, des acteurs et actrices martiniquais, de nombreux techniciens martiniquais (...) font de Bandi un projet sur la Martinique. »

Mais pour Pauline, cet ancrage passe d'abord par les dialogues : « Il y a selon moi un endroit particulier qui peut transformer tout film en objet hors-sol : le dialogue. On peut poser le cadre le plus réaliste et ancré qui soit, si un enfant de Moorea se retrouve à parler comme un petit de Fontenay-sous-Bois, plus rien n'a de sens. » Selon elle, les dialogues de Bandi auraient gagné à être plus finement localisés, la langue participant pleinement de la cohérence d'un territoire. Elle reconnaît toutefois les contraintes d'une série destinée à un public international : « Ce terrain aurait pu être défendu différemment, en dépit des prérogatives des diffuseurs sur la neutralité du langage parlé d'une série. »

Philippe élargit cette notion d'ancrage aux lieux, aux gestes, aux silences et aux rapports familiaux. Il cite le travail de « créolisation » mené par Khris Burton sur chaque épisode afin que la Martinique ne soit pas seulement un décor, mais une manière d'habiter le récit.

Nolan, Mathis et Thaïs, les trois enfants Lafleur

Ce que Bandi laisse derrière elle

« Les attentes étaient élevées à juste titre, vu le faible taux de représentativité de notre identité à l'écran. »

Les débats suscités par Bandi témoignent moins, selon Pauline, d'un rejet de la série que de l’attente de voir les auteurs caribéens raconter leurs propres histoires. Si cette première expérience lui a apporté un apprentissage, un réseau et une légitimité nouvelle, elle rappelle le chemin qu’il reste à parcourir : « Nous avons toute légitimité à sortir nos récits d'un carcan identitaire attendu. C'est aussi cela, la représentativité. À l'international, paradoxalement, cette attente semble moins pesante qu'en France. Maintenant que nous comprenons de mieux en mieux que nos codes identitaires ne sont pas un obstacle à la réception, nous allons devoir saisir l'opportunité de sortir du ghetto culturel et faire entendre cette voix caribéenne unique sans nous en excuser. »

Philippe partage cette conviction. Pour lui, les récits antillais n'ont pas vocation à voyager parce qu'ils seraient exotiques, mais parce qu'ils portent des conflits universels. « Le public ne sait pas, mais nous, nous savons que les choses sont en marche. (...) Une nouvelle génération d'écrivains voit le jour et elle a faim. (...) »

Si Bandi a été une fabrique de scénaristes, reste désormais à savoir si l'industrie saura devenir, elle aussi, une fabrique d'opportunités.


Épilogue. Au moment où cet article est achevé, Netflix vient de publier son rapport d'audience semestriel. Avec plus de 13 millions de vues dans le monde, Bandi s'impose comme la série française la plus regardée sur la plateforme au premier semestre 2026. Pourtant, malgré ce succès international, Netflix a choisi de ne pas lui donner de seconde saison. La déception est immense, tant chez les spectateurs que chez les auteurs, d'autant que les auteurs avaient déjà achevé le travail de développement de la saison 2. Si la série s'arrête, les trajectoires qu'elle a fait naître, elles, ne font que commencer.

Pour aller plus loin
Cet article s'appuie sur deux entretiens réalisés avec Pauline et Philippe, scénaristes ayant participé à la writer's room de Bandi. Les lecteurs qui souhaitent découvrir leurs réponses dans leur intégralité peuvent consulter les entretiens complets ci-dessous.


Suivant
Suivant

Regards croisés De cinéma : Fanon, Biopic Vs Chronique