Regards croisés De cinéma : Fanon, Biopic Vs Chronique

Une Analyse de Morgan Bernabé

Fanon, de Jean-Claude Barny & Frantz Fanon, de Abdenour Zahah

À l’occasion du centenaire de la naissance de Frantz Fanon, l’année 2025 est marquée par la sortie de deux films de cinéma relatant la période charnière de sa prise de fonction en tant que chef de la cinquième division de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville. Deux œuvres singulières racontent le personnage historique, évoluant en pleine occupation coloniale française en Algérie. D’un côté, l’illustre Fanon de Jean-Claude Barny, réalisateur guadeloupéen, et de l’autre les Chroniques fidèles en noir et blanc du cinéaste algérien Abdenour Zahzah.

Le choix du titre dit déjà beaucoup du regard que chacun des deux cinéastes porte sur l’idée de représenter Fanon. Le titre du film de Barny tient en un seul mot, écrit en lettres capitales rouges et pleines : le message se veut fort et implacable. Beaucoup plus long, celui de Zahzah se pare même d’un sous-titre qui vient préciser l’intention du film : Frantz Fanon - Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital psychiatrique Blida-Joinville, au temps où le docteur Frantz Fanon était Chef de la cinquième division entre 1953 et 1956.

Alors que Barny semble faire la promesse d’un biopic à la hauteur de la stature de l’homme, Zahzah propose une fiction quasi documentaire, qui se veut avant tout fidèle. Cette divergence cruciale entre les deux réalisations tient à la fois du regard unique de ces deux cinéastes sur la figure de Fanon, mais également de l’essence même de leur cinéma respectif qui, sans forcément s’opposer, exprime deux manières différentes d’appréhender et de retranscrire le monde.

Deux choix singuliers de mise en scène

La mise en scène du réalisateur guadeloupéen Jean-Claude Barny cultive une atmosphère vibrante et chaude. L’univers qu’il construit alterne entre paysages désertiques, puis montagneux, habitats locaux, et intérieurs coloniaux d’époque, en passant par quelques scènes dans les rues du centre-ville de Blida. L’application mise dans les décors permet une reconstitution relativement juste des différents lieux clés de la ville algérienne sous occupation, même si le résultat à l’image donne la sensation d’un agrégat qui étouffe. Les décors s’enchaînent de manière variée et discontinue : ils sont comme collés à la suite, dans une photographie patchwork, alléchante mais figée. Puis, la couche de complexité s’épaissit. Au-delà de la construction d’une couleur locale presque convaincante, la mise en scène se veut symbolique : elle met en place la métaphore filée du crabe qui tisse des séquences d’introspection poétiques dans la narration, nous plongeant au coeur du point de vue de Fanon lui-même. Dans ces scènes - annonciatrices du danger et de la mort - qui traduisent l’esprit d’un Fanon perplexe, se mêlent atmosphère mystique et symbolique animale. Le crabe représente la tragédie qui guette - le cancer - tout autant qu’il incarne la faune antillaise. Entre le souvenir et la prémonition, ces séquences attisent notre curiosité. Les couleurs chaudes et humides de la mangrove martiniquaise viennent se mélanger aux tons pastel rose-orangé de l’air de Blida. La spécificité d’une imagerie antillaise se superpose ici à la couleur locale algérienne tandis que le passé et le futur s’entremêlent : la mise en scène prend ainsi des teintes protéiformes. Elle s’imprègne non seulement de l’imaginaire antillais mais également d’influences américaines qui tendent vers le spectaculaire. À l’image, cela donne une sensation d’accumulation flamboyante qui peut dérouter.

Mais cela annonce aussi la complexité du récit : une urgence bourdonnante, un enchevêtrement d’enjeux inédits, la collusion de destins étrangers, une cacophonie de souffrances… et au milieu de ce chaos, un homme présenté comme mystérieux, marginal et clairvoyant. Bien que faisant écho au tumulte colonial, et - a priori - interne du personnage de Fanon, on pourrait également voir dans cette mise en scène dense et colorée une tranche d’exotisme enrobée maladroitement dans la volonté de proposer un univers agréable à regarder et - peut-être trop - poli.

FANON, de Jean-Claude Barny

Alors que son homologue guadeloupéen construit un système d’images attrayant, Abdenour Zahzah, réalisateur algérien, façonne un document de référence sur Fanon. De son point de vue, on est bien loin du spectaculaire. Sa mise en scène mélange la fidélité historique à l’esthétique du noir et blanc, dans une peinture sobre et réaliste de la période allant de 1953 à 1956, à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville. Chez Zahzah, la promesse est moins ambitieuse mais plus précise, ce qui confère une solidité indéniable à la narration. Malgré un rythme parfois très lent, cette mise en scène parvient à captiver par l’énergie naturelle qui s’en dégage. Entre le film et son public se crée une véritable proximité. Contrairement à son homologue antillais, Zahzah mise sur la sobriété en proposant une représentation épurée qui va à l’essentiel. Le noir et blanc est au service de cet effet de simplicité qui tourne le dos au spectaculaire pour embrasser, dans la forme comme dans le fond, la vérité d’un espace-temps inédit et de son personnage emblématique. La lenteur de certaines séquences semble d’ailleurs s’expliquer par la volonté d’ancrer le récit dans le temps : par mimétisme, la mise en scène nous enracine dans un réel palpable. Elle se débarrasse précisément des éléments imaginaires qui nourrissent la représentation chez Barny. Le caractère dépouillé de la mise en scène en noir et blanc offre de l’air aux personnages qui occupent davantage d’espace narratif chez Zahzah. C’est un parti pris esthétique et politique : alors que l’une construit un univers intense et mystérieux, l’autre s’applique à se débarrasser du maximum d’effets d’apparat pour faire briller les faits et dires concrets du sujet. Dans une étrange complémentarité, ces mises en scène dépeignent Frantz Fanon comme le point de départ d’une révolution médicale, sociale et politique sans précédent.

La complexité de représenter un personnage pluriel 

Si les mises en scène semblent prendre des chemins opposés, elles sont toutes deux au service de leurs personnages ; notamment de deux versions bien distinctes de Fanon. Complexe et polyvalent, il aura eu de nombreuses casquettes durant sa vie : psychiatre, penseur et militant anticolonialiste, agent révolutionnaire, écrivain… Difficile, dès lors, de représenter l’homme de manière exhaustive. Si choisir c’est renoncer, le cinéma suppose des choix parfois difficiles mais essentiels à la cohérence esthétique et idéologique.

En y regardant de plus près, chez Barny comme chez Zahzah, ces choix sont révélateurs d’un regard particulier sur la figure de Fanon et sur son héritage.

Le Fanon de Barny incarne le penseur mystérieux. L’accent mis sur son introspection - par la métaphore filée du crabe - ainsi que sur sa pratique de l’écriture, souligne cette caractéristique saillante du personnage : dans ces scènes, on le voit en pleine réflexion alors qu’il dicte le texte à sa femme Josie, à mesure que sa pensée se développe. Mises à côté des autres, ces séquences paraissent suspendues dans un temps plus long. Le rythme est ralenti, les dialogues se font rares entre les deux personnages, le ton est sérieux, voire cérémonieux. Ces séquences de dictée s’étirent dans une intimité ambiguë au sein du couple qui paraît alors complice, performant une sorte de rituel, même si leur relation manque globalement de naturel. Ces moments d’écriture constituent en fait la majorité d’une intimité construite comme un non sujet. Alors que l’on comprend progressivement qu’il s’agit de l’écriture des Damnés de la Terre, des phrases extraites de l’œuvre originale apparaissent à l’image pour ponctuer certaines séquences : ces inserts s’ajoutent aux dialogues parfois maladroits des séquences à deux et viennent renforcer la sensation de lourdeur dans laquelle est enveloppée la représentation de l’activité d’écriture. Comme la métaphore filée du crabe, ces scènes d’écriture suivent et accompagnent pourtant l’évolution globale du récit. Ces deux formes de séquences composent le squelette de la narration. La conclusion de l’écriture du manuscrit coïncide non seulement avec le dénouement du récit, mais également avec l’annonce de la mort imminente de Fanon : la prophétie annoncée par la vision du crabe arrive à sa réalisation. Dans le film de Barny, le personnage de Fanon est donc construit essentiellement comme un penseur au destin tragique… mais ce n’est pas tout.

Il est aussi montré comme un agent actif de la révolution algérienne - il participe aux premiers regroupements du FLN, rencontre des alliés politiques, part se cacher dans un village isolé dans les montagnes, finit même par s’exiler en Tunisie avec sa famille. Ces différentes unités de décor donnent lieu à diverses couches narratives venant illustrer l’étendue de l’action révolutionnaire de Fanon, présent sur plusieurs fronts. Si l’hôpital psychiatrique de Blida est le point de départ de l’histoire, la narration chemine et fait des allers-retours entre ses activités de psychiatre, celles d’auteur, celles de militant, etc… Ces diverses unités de lieu tendent donc à densifier l’action tout en complexifiant le personnage principal, décrit comme polyvalent. Pourtant, la narration en ressort distendue et confuse car n’arrivant pas à approfondir l’une ou l’autre de ces activités, ni à former un véritable lien entre elles. Le personnage de Fanon est donc convoqué, tantôt dans un contexte, tantôt dans un autre, sans qu’une réelle cohérence esthétique ou idéologique ne vienne en expliquer les causes et les enjeux. Le seul point net dessine la figure d’un Fanon surproductif au quotidien dramatisé. Au service du développement d’un personnage mythifié, la mise en scène place Fanon au point culminant de tous les arcs narratifs qui se multiplient et s’intensifient à mesure que le récit avance, jusqu’à son exil forcé en Tunisie, puis sa mort. Il bénéficie à lui seul du foisonnement revendiqué par cette mise en scène. Paradoxalement, cette abondance - d’éléments de décors, d’effets de styles, d’inserts, et d’actions simultanées - crée un vide substantiel chez le personnage. Plus spectaculaire que réaliste, trop prolifique pour être vrai, le Fanon créé par Barny est représenté de manière égocentrée, ce qui rend le personnage inaccessible.

Face à lui, le Fanon de Zahzah se démarque par une posture beaucoup plus « terre à terre ». Le réalisateur algérien a choisi et a renoncé à intégrer certaines caractéristiques de l’homme au sein de son film : sa narration assume une focale centrée sur l’activité de Fanon en tant que Chef du service de psychiatrie à Blida-Joinville.

La forme des chroniques coïncide parfaitement avec cette volonté de dire la réalité concrète de Fanon dans un contexte précis, réduit, sur une période donnée. Ainsi, cette version algérienne apporte un soin particulier aux dialogues : bien aboutis et volontairement accentués par une emphase presque théâtrale, ils représentent l’élément le plus spectaculaire de cette mise en scène. La parole est placée au centre de la narration, ce qui dynamise l’ensemble et pose de manière directe certains enjeux de fond de la pensée de Fanon : l’importance de la discussion avec les patients, de l’expression des patients, le choix des mots et des concepts, la transmission, etc. Les dialogues permettent également la création de ponts dans la mise en scène : ils laissent la place aux personnages d’exister individuellement mais aussi collectivement, à travers des échanges de natures diverses. On découvre par exemple le prénom de certaines patientes : plusieurs scènes sont d’ailleurs centrées sur l’évolution du personnage de Juliette qui sera finalement guérie, sortira de l’hôpital, et sera hébergée par Frantz Fanon et sa femme Josie qui apprendra quelques temps plus tard qu’elle s’appelle Yamina. Faire exister les personnages secondaires - notamment les patient・es - par des arcs narratifs qui leur sont propres, indépendamment de la figure individuelle de Fanon, permet de les humaniser et de recentrer le propos général du film autour des considérations d’étude et des soins psychiatriques. Cette posture documentaire zoome sur les méthodes mises en place par Fanon, mais également sur la manière de les transmettre à ses collègues, et sur les conséquences observées sur les patientes et patients. Ce n’est pas Fanon en tant qu’être individuel qui est au centre de cette mise en scène mais le travail qu’il a déployé. Cela participe à simplifier la figure de Fanon, rendue ici plus accessible. Aussi, la pensée de Fanon est retranscrite de manière directe, par l’action visible et audible à l’image. Enjeu central de la pratique psychothérapeutique, le dialogue détient donc une place clé dans la mise en scène de Zahzah, qui fait habilement coïncider la forme et le fond de son sujet. Là où Barny construit plusieurs niveaux narratifs qui s’entrelacent et densifient son personnage, Zahzah produit l’effet inverse : expliqué par le prisme de son oeuvre globale, Fanon est disséqué, dépouillé de toute fioriture, grâce à une narration épurée et immédiate. Pourquoi donc ces deux versions du personnage de Fanon sont-elles aussi contradictoires ?

Regards divergents sur la figure de Fanon

Si l’on va jusqu’au bout de l’analyse, on creuse forcément du côté des biais et des influences des deux réalisateurs. Culturellement, ces mises en scène se complètent davantage qu’elles ne s’opposent, et il en est de même pour l’élaboration du personnage de Fanon. Ce qui diffère entre les deux représentations, c’est la posture.  L’un - celui de Barny - est présenté dans une posture mystérieuse, rendu moins accessible que l’autre - celui de Zahzah. Sur le premier est posé un regard admiratif qui semble presque faire de Fanon une star. C’est le regard de la déférence antillaise, lourd de respect et de considération. Celui appris et admis aux Antilles, envers les femmes et les hommes qui font la culture antillaise : un mélange de fierté et de soumission à une autorité tutélaire fantasmée. La mise en scène épaisse et dense est le parfait prétexte pour tenir Fanon à distance - dissimulé derrière les effets de style, les décors variés et les multiples niveaux narratifs - tout là-haut, sur son piédestal. Placé en totem inébranlable du Bien qui ne s’explique pas - car jugé évident ? - Fanon y est presque déifié.

À contrario, Zahzah fait fonctionner son personnage de Fanon par l’échange et le collectif. Il le fait exister par les fruits et l’écho de son travail. Chacune des actions qu’il met en place est menée au moins à deux : toujours entouré, Fanon incarne ici plus aisément la figure du collègue, du compagnon de lutte, de l’ami, du partenaire. Humanisé par une simplicité qui le rendrait presque banal, il est rendu accessible, et sa pensée lisible. Il est l’enfant adoptif qui a participé à la libération du pays, celui qui a combattu jusqu’à sa mort aux côtés du peuple algérien, celui qui a choisi l’Algérie pour patrie. Fanon incarne la figure du compagnon de lutte, de l’allié dévoué qui agit sur plusieurs fronts. La perception de l’homme tient donc davantage ici de la reconnaissance que de l’admiration : la figure de Fanon est saluée et respectée non seulement pour sa pensée mais surtout pour son application dans le réel. Son héritage est palpable et inestimable - c’est celui de la libération. Tant sur les corps que dans les esprits algériens, Fanon est l’agent envié d’une révolution qui, alors qu’elle a été victorieuse en Algérie, tarde encore à venir en Martinique.

Le choix du casting dit d’ailleurs deux volontés distinctes : d’un côté, une beauté saisissante et charismatique qui se dresse avec fracas ; de l’autre, un physique bien plus humble, symbolisé par une posture légèrement courbée.

C’est le mythique qui fait face au réaliste, le mystérieux forcé de regarder le réel dans les yeux. Pourtant, ces deux représentations de Fanon sont aussi contradictoires qu’en cohérence avec les choix de mise en scène et d’esthétique de leur film respectif : d’un côté le biopic cadencé et spectaculaire, de l’autre les chroniques sobres et documentées. 

Ce constat fait émerger un face à face intéressant entre le regard antillais et le regard algérien sur Fanon. Le regard du cinéaste antillais, empli d’admiration, dresse un portrait idéalisé voire fantasmé de Fanon. Face à lui, le regard du cinéaste algérien, plus terre à terre, traite davantage du travail effectif de Fanon. Si l’un peut sembler superficiel, l’autre aura tendance à manquer d’intensité. Dans les deux cas, le regard se pose là où il a été guidé et nous livre une représentation qui correspond d’abord à une perception bien ancrée.

Barny met également un point d’honneur à représenter la figure du colon tortionnaire et torturé, illustrant la pensée de Fanon qui explique une violence coloniale n’épargnant personne. Le personnage ambigu et un poil caricatural du sergent Rolland incarne une souffrance toute particulière et donne ainsi à réfléchir sur le conflit intérieur que provoque  le fait d’infliger cette violence aveugle. En donnant à voir la souffrance psychologique aigüe, parfois même surjouée, subie par un représentant de l’ordre colonial, Barny pose frontalement des questions qui hantent l’imaginaire antillais. Pourquoi infliger ce mal qui fait du mal à tous ? Comment continuer à suivre et à appliquer l’ordre colonial au péril de sa propre santé ? Et la plus importante de toutes : le colon tortionnaire a-t-il des remords ? Difficile de répondre si nous considérons ce personnage, à la fois très expressif et plongé dans un mutisme qui le dévore. La mise en scène de Barny insiste sur son errance et sa confusion : il n’est pas interné en tant que patient, il gravite autour des malades et de Fanon, tantôt curieux et admiratif, tantôt suspicieux ; il se fait victime et bourreau à la fois. La seule réponse que semble apporter le sergent Rolland est l’absurdité. Ce personnage illustre précisément l’absence de sens, l’incapacité pour la mission coloniale de se justifier - ou du moins de justifier la torture et les massacres constituant pourtant l’un de ses piliers. Même si ce personnage sommaire ne semble apporter qu’une confusion supplémentaire au récit, il représente, du point de vue de son créateur, un regard antillais qui compose toujours, malgré tout, avec l’existence du colon.

Conclusion

Les deux films convergent vers une cohérence interne entre les choix de narration, la mise en scène et les personnages, ce qui crée deux représentations franchement distinctes. D’un point de vue enthousiaste, leur relation est complémentaire, chacun des deux films apportant ce dont l’autre nous prive, ce qui peut laisser penser que deux publics cibles différents sont concernés, et que les deux sont bien servis. Cependant, d’un point de vue plus pragmatique, les représentations proposées sont inégales quant à leur impact politique, ce qui crée un certain déséquilibre du côté de la réception. L’héritage politique revendiqué n’est pas du tout le même, les deux films s’opposant en tant qu’objet : l’œuvre de Zahzah est un document d’analyse, celle de Barny est un divertissement.

En réalisant un film aussi épuré que précis, Zahzah nous invite à comprendre la pensée de Fanon. Plutôt que de lui attribuer directement une posture glorifiée, il nous pousse à progresser à travers son quotidien, ses prises de paroles, ses séances thérapeutiques, ses décisions, ses échanges avec son entourage, ses questionnements… il nous livre dans l’ordre les pièces d’un puzzle complexe et bénéfique. Plus pédagogique qu’attrayant, le cinéaste algérien propose un film destiné à un public avide de connaissances sur Fanon.

La mise en scène de Barny est influencée par l’imaginaire antillais qui la sublime, mais elle est aussi limitée dans son impact par l’impossibilité d’un positionnement radical, couplée à la volonté de performer une esthétique normative. La forte charge symbolique éloigne le spectateur de la compréhension d’un Fanon, recouvert d’un vernis opaque.

Deux manières d’appréhender le monde se font face : Barny propose symboles, métaphores et allégories pour éveiller des émotions chez le public et combler un manque. Son regard dit la nécessité de se conformer pour assurer la validation d’une majorité, de plaire pour intéresser. Cette approche qui mobilise la flatterie est mise en place pour créer un divertissement efficace : si c’est agréable, alors c’est intéressant. Dès lors, le réalisateur guadeloupéen pouvait-il capter et retranscrire dans toute sa complexité le caractère fondamentalement marginal de Fanon ? Dans le même temps, sa mise en scène foisonnante revendique une certaine filiation antillaise : le regard du cinéaste guadeloupéen est en effet teinté d’une approche singulière à la création. L’expression de la densité, de l’opacité presque étouffante, traduit une humanité antillaise toute aussi épaisse, fondamentalement diverse et contradictoire - une humanité née de fragments dispersés, d’un ensemble désassemblé, tourmenté. Si elle semble confuse, cette représentation dit aussi l’inscription durable de la violence coloniale, créatrice de chaos, dans l’ADN antillais.

De son côté, le cinéaste algérien parvient à créer un document de référence sur la période allant de 1953 à 1956, dans la vie de Frantz Fanon. Son film tisse une toile autour de la question coloniale appliquée à l’hôpital psychiatrique, plus qu’autour de Fanon lui-même. Grâce à une mise en scène claire, la pensée de Fanon est reliée à ses méthodes appliquées à l’hôpital, aux dialogues et au développement des personnages secondaires. Le tout est visible et cohérent à l’image. Zahzah pose ainsi un regard critique sur Fanon et sur son œuvre. Il assume une perception sensible et politique du monde : une conception qui tient compte des contextes, des causes et des conséquences. Le monde que Zahzah décrit est palpable : de son point de vue, la révolution est un ensemble d’actes concret et absolu. Ce face à face donne finalement à voir l’opposition tragique entre le regard indépendant et lucide du cinéaste algérien, et celui bien plus énigmatique et contraint du cinéaste guadeloupéen - qui se débat avec un imaginaire troublé par une situation coloniale persistante.

Morgan Bernabé.

Morgan Bernabé est une Martiniquaise passionnée de cinéma. Titulaire du Master en Industries Culturelles et Créatives - Spécialité Audiovisuel de l’Université Paris 8, et diplômée de l’Université Paris-Sorbonne en littérature, elle écrit depuis toujours : poésie, nouvelles, scripts, articles… Elle affectionne tout particulièrement l’analyse de films et séries.


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